Les aventuriers de la prévention – Episode 1

Peut-on se passer de procédures ?poings-lies

Chacun a sa perception du risque. Mais celle-ci n’est pas toujours fiable car elle peut être faussée du fait de plusieurs facteurs :

  • notre perception très sélective : nous déformons facilement la réalité,
  • notre mémoire à court terme : elle est fragile, surtout si elle perturbée par une interruption,
  • l’effet tunnel : nous concentrons notre attention sur les informations qui ont un rapport direct avec l’activité en cours et nous négligeons l’environnement plus lointain,
  • l’effet de vagabondage ou de zapping : nous devons répondre à plusieurs sollicitations dans un temps réduit,
  • le biais rétrospectif : « Je le savais » même si ce n’est pas exact,
  • l’effet de récence : nous privilégions ce que nous venons de vivre.

De plus, notre instinct de conservation nous amène souvent à minimiser le risque ; en considérant que « Le risque c’est l’autre » du fait :

  • du biais de la supériorité : « Je suis plus fort que les autres »,
  • de l’illusion de l’invulnérabilité : « Il ne peut rien m’arriver »,
  • de l’illusion de contrôle : « Pas de problème je maîtrise la situation ».

Toutes ces distorsions de notre perception, qui diminuent notre vigilance face à une situation risquée, peuvent expliquer certaines conduites de prise de risques.

Nous avons naturellement tendance à simplifier et déformer la réalité de notre environnement, ce qui n’est pas aussi négatif qu’il n’y paraît. En effet, c’est grâce à cette faculté que nous parvenons à surmonter nos peurs et à agir.

Si, dans certains métiers, la prise en compte des risques est omniprésente, par exemple dans l’aéronautique, il peut arriver que le contrôle de certaines tâches très simples et périphériques soit négligé.

Souvent, on constate qu’accomplir une tâche nécessite d’aller au-delà de son exécution pure et simple : il ne suffit pas d’appliquer la consigne. « Travailler c’est affronter ce que l’organisation du travail n’a pas prévu, ce qu’elle a laissé de côté » (Davezies).

Attention toutefois à ne pas s’en tenir à la seule écoute des opérateurs car elle comporte une grande part de subjectivité.

Pourquoi les règles sont-elles incontournables ?

Les règles de sécurité sont des principes opérationnels qui permettent d’atteindre un objectif de sécurité : protéger l’opérateur de toute atteinte à sa santé. En ce sens, elles facilitent le traitement des situations à risques. Elles sont également un référentiel légal, qui permet d’établir plus ou moins précisément les responsabilités en cas d’accident. Néanmoins, la règle est souvent imparfaite et incomplète au regard de la situation réelle. Elle n’induit pas obligatoirement le comportement le plus efficace pour assurer la sécurité et elle ne constitue pas le seul moyen dont dispose l’opérateur pour assurer sa sécurité.

Si certaines règles de sécurité sont systématiquement respectées, d’autres ne le sont qu’en fonction du contexte. Ainsi, les opérateurs développent-ils des savoir-faire de prudence. Méconnus des organisations du travail et des préventeurs, ces savoir-faire sont des pratiques informelles de sécurité, qui viennent compléter les règles de sécurité existantes. Cependant, toutes les pratiques informelles ne sont pas utilisées en complément des règles, certaines s’y substituent même, comme le relevait déjà Jean-Marie Faverge en 1967. D’autre part, toutes les pratiques informelles ne constituent pas des savoir-faire de prudence.

Alors, comment faire ?

Pour qu’une règle de sécurité soit mise en oeuvre, elle doit être acceptée par les opérateurs.

Plusieurs facteurs interviennent : le coût de la mise en oeuvre de la règle, la cohérence entre les règles de sécurité existantes, et entre les règles et l’organisation du travail. De Brito et Boy montrent qu’il s’agit également de la cohérence entre les contraintes des activités requises pour réaliser une tâche : par exemple, piloter un avion n’implique pas les mêmes contraintes que conduire un autre type de véhicule.

L’examen des facteurs qui amènent à violer les règles vise à améliorer la prescription et à faire diminuer le nombre de violations, même si cela ne suffit pas à les supprimer complètement. D’une part, ces violations peuvent relever des processus en jeu dans les idéologies défensives de métiers (cf. Christophe Dejours) ou dans les arènes d’habileté (cf. Nicolas Dodier). D’autre part, elles relèvent de l’écart entre la tâche prescrite et la tâche redéfinie. L’opérateur interprète la règle, il ne l’applique pas simplement. Or cette interprétation dépend de ses compétences.

Une règle ou une procédure ne peut être appliquée sans concertation avec ceux qui ont « l’intelligence du terrain ». En conséquence, il convient de la remettre en question à intervalles réguliers afin de valider son application.

Sources : Laurent SAMSON, Comportements et sécurité, Editions Liaisons, 2008. Christine VIDAL-GOMEL, Comportements humains et management (Pearson Education 3me édition), Pistes vol 4 n°2 Organisations et comportements, Dunod, 2006. Xavier MOLENAT, L’individu contemporain, Sciences humaines, 2006.

 

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